L’auteur — entretien
— Partie Éternelle a mis très longtemps à voir le jour.
Oui. Le roman a connu près de trente ans de maturation, dont plus de dix années d’allers-retours rédactionnels.
Il n’a jamais été écrit d’un seul tenant. Il a avancé par cycles, par reprises, parfois par abandons provisoires. Ce temps long n’est pas une coquetterie : il correspond à la nature même du livre.
— Qu’est-ce qui a rendu l’écriture si complexe ?
L’ambiance et l’état émotionnel des personnages.
Le roman traverse des zones psychologiques et spirituelles sombres, instables, parfois difficiles à maintenir sans les trahir. Il fallait trouver une écriture capable d’accueillir cette densité sans l’alourdir, ni la simplifier.
— Le roman fonctionne à plusieurs niveaux de lecture. Était-ce volontaire dès le départ ?
Oui, mais sans hiérarchie.
Le livre peut être lu comme un polar, avec sa tension et sa progression.
Il dialogue aussi avec des références religieuses et symboliques, et bien sûr avec le jeu d’échecs.
Ces niveaux ne s’excluent pas : ils se superposent.
— Faut-il connaître les échecs pour lire le roman ?
Absolument pas.
Ne pas connaître les échecs ne retire rien à la compréhension du récit. Cela supprime simplement un niveau de lecture supplémentaire. Le roman n’exige aucune compétence préalable.
— Pourtant, la structure échiquéenne est centrale.
Oui, mais elle n’est jamais didactique.
L’écriture s’est faite au fil de l’eau, coup après coup, sans plan global, exactement comme une partie réelle. L’idée était de construire le roman comme la partie s’est jouée : en laissant la vie, ou le destin, suivre sa propre route.
— Pourquoi avoir choisi précisément la partie Adams–Torre de 1920 ?
Parce qu’elle est unique.
Cette partie est célèbre pour sa beauté tactique, mais aussi pour ce qu’elle raconte au-delà du jeu. Elle repose sur des obsessions personnelles, des liens forts et singuliers entre les deux joueurs, et des résonances troublantes entre leurs vies, la partie et le livre.
— Il existe aussi une forte dimension humaine entre les deux joueurs.
Oui. Edwin Adams était un amateur de très bon niveau.
Carlos Torre, un jeune prodige promis à un grand avenir. Leur relation est souvent décrite comme celle d’un mentor et de son élève. Cette inversion des rôles, cette victoire inattendue, résonnait profondément avec les thèmes du roman.
— Cette partie est pourtant entourée d’une polémique historique.
C’est ce qui la rend fascinante.
Certains doutent qu’elle se soit déroulée exactement ainsi. La séquence finale est si parfaite qu’on soupçonne une composition retravaillée, une œuvre pensée après coup. Il n’existe aucun compte rendu de tournoi formel, et les hypothèses vont jusqu’à imaginer une création conjointe, presque un hommage.
— Cette ambiguïté t’a-t-elle intéressé en tant qu’auteur ?
Énormément.
Entre réalité et reconstruction. Entre vérité historique et force symbolique.
Cette zone trouble — où apparaissent la folie, la prédestination, la fragilité de la condition humaine — fait écho aux trajectoires des personnages du roman, et, plus largement, à nos propres trajectoires.
— Que reste-t-il, au fond, de cette partie dans le livre ?
Une idée simple :
il existe des situations où tout est peut-être déjà écrit,
et où comprendre le jeu ne suffit pas à en sortir.
Reste alors une question :
qui joue, qui décide — et à quel moment le sens apparaît.

